LE JOURNAL DE L'ATELIER.

Chanvre, mémoire d'avenir

Chanvre, mémoire d'avenir

Veste en chanvre tissée et revisitée dans une silhouette contemporaine — Journées Européennes du Patrimoine 2023.

« Une matière ancienne n’est pas une matière dépassée.
Elle attend parfois simplement une nouvelle forme. »

Depuis plusieurs années, je reviens souvent aux matières naturelles. Non par nostalgie, mais parce qu’elles portent une vérité que les matières trop lisses n’ont pas toujours.

Le chanvre fait partie de ces fibres qui ne cherchent pas à séduire immédiatement. Il ne se donne pas comme une matière fragile ou précieuse au premier regard. Il demande qu’on le touche, qu’on observe son grain, sa tenue, sa densité, sa manière de prendre la lumière.

Dans l’atelier, certaines matières imposent le silence. Le chanvre en fait partie. Il raconte une histoire plus longue que le vêtement lui-même : celle des champs, des gestes, des usages, des mains qui ont cultivé, roui, défibré, filé, puis tissé.

Après un premier numéro consacré à la durée, il m’a semblé naturel d’ouvrir ce deuxième journal avec cette fibre ancienne. Parce que le chanvre pose une question essentielle à la création contemporaine : avec quoi voulons-nous construire les vêtements de demain ?

Une fibre ancienne

Avant d’être redécouvert par la mode responsable, le chanvre faisait partie du quotidien. Il servait aux cordes, aux voiles, aux sacs, aux toiles, aux draps, aux vêtements robustes et aux usages domestiques. C’était une fibre de nécessité, de travail, de résistance.

Le chanvre n’était pas une matière de discours. On ne le choisissait pas pour raconter une intention écologique, mais parce qu’il tenait, parce qu’il résistait, parce qu’il servait.

Cette idée m’intéresse beaucoup. Dans une époque où l’on parle souvent de durabilité, le chanvre nous rappelle que la durée n’est pas seulement une valeur contemporaine. Elle a longtemps été une condition de vie.

Pendant des générations, cette fibre a traversé les usages. Elle appartenait à une économie du nécessaire, où une matière devait être solide, utile, transformable et durable. Le chanvre nous rappelle qu’une matière peut être humble et noble à la fois.

Du champ à la fibre : champ de chanvre et peignage de la filasse. Extraits de Les savoir-faire du chanvre textile. Crédits : © Marie-Laure Sapin, 2020 ; © Archives AFLAM.

Disparaître, puis revenir 

Le recul du chanvre raconte aussi l’histoire de notre rapport au vêtement. Avec l’arrivée du coton à grande échelle, des fibres synthétiques et du prêt-à-porter, certaines matières exigeantes ont été progressivement mises de côté. Non parce qu’elles avaient perdu leur valeur, mais parce qu’elles demandaient plus de temps, plus de gestes, plus d’attention.

Le chanvre textile ne se transforme pas avec facilité. Il faut comprendre la plante, séparer la fibre, la préparer, la filer, la tisser. Il faut accepter que la matière résiste.

Dans un monde qui a beaucoup accéléré, une matière qui demande du temps devient presque une forme de résistance. Elle oblige à ralentir, à regarder la matière avant de penser le produit, et à retrouver la justesse du geste.

Du champs au fil

Le chanvre commence dans la terre. Il pousse haut, droit, avec une tige qui porte la fibre. Mais entre la plante et le tissu, il y a un long chemin : culture, coupe, rouissage, défibrage, peignage, filage, puis tissage.

Chaque étape transforme la plante sans lui retirer complètement son caractère. Le tissu de chanvre garde souvent quelque chose de cette origine végétale : une main sèche, une densité, une irrégularité vivante.

Là où certains textiles cherchent une perfection lisse, le chanvre peut garder une présence plus franche. Il peut froisser légèrement, marquer le mouvement, évoluer avec le corps. Ce n’est pas un défaut : c’est une manière d’habiter le vêtement.

  

Détail de matière : la fibre devient surface, lumière et mouvement.

Une filière à reconstruire

Parler du chanvre aujourd’hui, ce n’est pas seulement parler d’une fibre. C’est parler d’une filière à reconstruire. La France possède une histoire du chanvre, mais entre la mémoire des savoir-faire et la réalité d’une production textile contemporaine, il existe encore des étapes fragiles.

Transformer le chanvre en fibre longue, fine et adaptée au vêtement demande des outils, des essais, des réglages, des transmissions. Ce retour repose sur des agriculteurs, des artisans, des tisserands, des transformateurs, des chercheurs, des marques et des ateliers qui acceptent de travailler avec une matière exigeante.

C’est dans cet esprit que je regarde Virgocoop. Je n’y vois pas seulement un fournisseur de matière, mais une dynamique collective autour d’une fibre à remettre en mouvement. En tant que sociétaire, ce lien a du sens pour moi : il inscrit la création dans une relation plus large, entre agriculture, textile, territoire, savoir-faire et responsabilité.

Une matière responsable ne devient pas juste parce qu’elle est naturelle. Elle devient juste lorsqu’elle est cultivée, transformée, dessinée, coupée et utilisée avec cohérence.

Archives départementales de la Marne, textiles et échantillons : la mémoire des motifs, des écritures et des gestes de tissage d’artisans.

Une expérience de patrimoine vivant

Cette réflexion sur le chanvre n’est pas seulement théorique. Elle fait aussi partie de mon parcours de créateur.

En 2023, à l’occasion des Journées Européennes du Patrimoine, j’ai conçu une veste en chanvre dont le tissage a été réalisé sur l’un de mes grands métiers à tisser à bras, un métier de 8 cadres âgé de plus de cinquante ans. Ce métier avait appartenu à Daniel Algranate, grand tisserand aujourd’hui disparu.

Métier à tisser à bras : l’outil ancien comme mémoire du geste et point de départ d’une création contemporaine.

Travailler sur un tel outil n’est jamais anodin. Il ne s’agit pas seulement de produire une étoffe. Il s’agit de faire dialoguer une matière ancienne, un geste transmis, un outil chargé de mémoire et une création contemporaine.

À partir de ce textile, j’ai dessiné et confectionné dans mon atelier une veste en chanvre. J’y ai intégré des motifs anciens, revisités par mon regard de designer contemporain, avec une coupe moderne, plus proche du vestiaire d’aujourd’hui.

La pièce a ensuite été exposée dans un musée, où le grand public a pu la découvrir. Ce moment m’a marqué. Des personnes de tous âges se sont arrêtées devant cette veste, non seulement pour regarder sa forme, mais pour comprendre sa matière, son tissage, son histoire et son lien avec le patrimoine.

J’ai eu le sentiment que le chanvre retrouvait alors une place sensible. Non comme une matière du passé, mais comme une fibre capable de parler à nouveau au présent. Une matière ancienne qui, une fois remise entre les mains d’un atelier, peut encore toucher, surprendre et conquérir.

La veste présentée au musée lors des Journées Européennes du Patrimoine 2023.

Pourquoi le chanvre parle à notre époque

Notre époque produit beaucoup de matières, beaucoup de vêtements, beaucoup de volumes. Dans ce contexte, revenir à une fibre comme le chanvre n’est pas un retour en arrière. C’est une manière de poser une autre question : comment produire mieux ? avec quelles matières ? pour quels usages ? pour quelle durée ?

Le chanvre ne répond pas à tout. Aucune matière ne répond seule aux problèmes de l’industrie textile. Mais il ouvre une voie : celle d’une fibre végétale ancienne, robuste, sobre, capable de retrouver une place dans un vestiaire contemporain.

Il nous rappelle qu’une matière peut être à la fois ancienne et actuelle. Qu’elle peut venir du champ, traverser l’atelier, rencontrer une coupe, puis devenir un vêtement d’aujourd’hui. Le chanvre ne demande pas seulement à être utilisé. Il demande à être compris.

Dans l'atelier Ousman O.

Dans l’atelier Ousman O., le chanvre m’intéresse pour sa sobriété, sa tenue et sa capacité à donner de la structure sans figer le vêtement.

Sur cette veste en chanvre écru, j’ai voulu garder une coupe claire et contemporaine, avec des lignes utiles, des poches visibles et une matière laissée presque silencieuse. Le vêtement ne cherche pas l’effet : il laisse parler le grain, la lumière et la densité de la fibre.

Pour moi, travailler le chanvre n’est pas seulement choisir une matière naturelle. C’est chercher une cohérence entre le dessin, le geste, l’usage et la durée.

         

Veste en chanvre écru Ousman O. : une coupe contemporaine qui laisse parler la matière. Photo : Augustin Photographies.

 

Les mots du chanvre

Fibre libérienne - Fibre issue de l’écorce de certaines plantes, comme le chanvre ou le lin.

Rouissage - Étape qui aide à séparer les fibres de la tige grâce à l’action de l’eau, de l’humidité ou des micro-organismes.

Défibrage / teillage - Travail qui permet de séparer la fibre textile de la partie boisée de la tige.

Filasse - Masse de fibres préparées avant le filage.

Chènevotte - Partie intérieure et boisée de la tige de chanvre, utilisée notamment dans les matériaux biosourcés.


Une matière de résistance

Ce que je trouve beau dans le chanvre, c’est qu’il ne se contente pas d’être une matière naturelle. Il porte une idée de résistance : résistance de la fibre, résistance des savoir-faire, résistance à l’oubli, résistance à l’uniformisation des matières.

Dans un vestiaire contemporain, cette résistance peut devenir élégante. Elle peut donner naissance à des vêtements plus sobres, plus construits, plus durables, mais aussi plus sensibles.

Le chanvre nous invite à ne pas confondre modernité et nouveauté. Une matière peut être ancienne et profondément actuelle. Elle peut venir du passé et nous aider à penser demain.

Conclusion

Le chanvre ne revient pas pour imiter les matières du passé. Il revient parce qu’il peut nous aider à imaginer des vêtements plus justes : moins pressés, plus construits, plus attentifs à la matière et au temps.

Dans cette fibre, je vois une forme de mémoire. Mais une mémoire active, tournée vers l’avenir. Une mémoire qui ne demande pas seulement à être conservée, mais à être remise en mouvement dans les champs, les ateliers, les vêtements et les gestes.

Après avoir interrogé ce que durer veut dire, ce deuxième numéro ouvre une réponse possible : durer, c’est aussi choisir des matières capables de porter le temps.

- Journal Ousman O.

À Suivre 

Dans le prochain numéro du Journal Ousman O., nous poursuivrons cette exploration des fibres naturelles avec une matière sœur du chanvre : le lin. Une fibre de lumière, de fraîcheur et de précision.

 

Journal Ousman O. - Numéro 3 : Lin, la lumière du fil
Ousman O. - Matière, geste, temps

 

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